Marie Léticée-Camboulin : de la cour Monbruno à l’université centrale de la Floride, portrait d’une écrivaine enracinée (2/2)

Marie Léticée-Camboulin : de la cour Monbruno à l’université centrale de la Floride, portrait d’une écrivaine enracinée (2/2)

⏱️ 4 min

Ce mois-ci, sur Une féerue des mots, on fait honneur aux femmes qui font vivre le paysage littéraire caribéen. Qu’elles soient autrices, libraires, blogueuses, cheffes d’entreprise, elles font vivre à leur manière la littérature de notre bassin régional. Cette écrivaine guadeloupéenne, docteure et enseignante expatriée aux États-Unis fait résolument partie de ce paysage.

Retrouvez la première partie de notre entretien ici.

De l’amour enfantin de la lecture à l’édition de son premier roman

Comme beaucoup de plumes, Marie Léticée-Camboulin écrit depuis sa tendre enfance : « J’avais toujours un journal sur lequel j’écrivais mes pensées, surtout lorsque ça ne se passait pas bien, [quand] j’avais un petit problème de cœur, etc. Je m’épanchais sur ce journal. J’écrivais des petits poèmes, mais je pensais que ça n’avait pas de sens. Que personne n’allait lire cela. Et je revenais toujours à cette pensée : ‘‘Les gens comme moi, n’écrivent pas. Personne ne lit les gens comme moi’’ ».

Cette aficionada des bouquins empruntait à ses camarades des livres, notamment ceux de la Bibliothèque rose (1), collection très en vogue de l’époque. Des livres qu’elle « avalait ». Elle fait évidemment le lien entre cette soif intarissable de lecture et son désir d’écriture.

Quand sa mère exprime le désir de raconter sa propre histoire, Marie nourrit le vœu d’exaucer le souhait maternel : « Je me souviens que ma mère, un jour, elle me parlait de son histoire, elle me disait : ‘’Moi je veux écrire mon histoire, un jour je l’écrirai’’. Je savais qu’elle n’avait pas vraiment les moyens d’écrire parce que son éducation ne lui avait pas permis d’aller loin. En l’honneur de ma mère, j’ai donc écrit ce premier roman Moun Lakou, où j’ai parlé de ce que je savais sur elle. Je l’ai un peu honorée dans ce moment. », me confie-t-elle, le verbe généreux et empreint de pudeur.

Cheminement d’écrivain : quand les personnages « portent » leur créatrice

Au-delà d’un hommage maternel, Moun Lakou met en scène des lieux hors Guadeloupe : la Jamaïque et les Etats-Unis.

« Mes personnages prenaient naissance et je n’avais pas d’autre choix que de les suivre ! », s’exclame-t-elle. Une découverte heureuse de la relation si particulière qu’il peut exister entre un écrivain et ses personnages, à laquelle elle ne croyait pas avant de l’expérimenter. C’est en réponse à une demande de certains lecteurs, qui voulaient lire la suite de Moun Lakou, qu’elle a sorti en 2020 Du Haut de l’Autre Bord, le 2e tome.

Livres de chevet caribéens et rencontres avec des fleurons de la littérature antillaise

Celle qui n’a pas grandi avec la « connaissance des auteurs antillais », croise pourtant à trois reprises Maryse Condé. « Une fois dans un entretien, une autre fois dans une conférence en Suisse et une autre fois à la Guadeloupe pour recevoir son prix Nobel de littérature. Elle est sur mon chemin d’écrivaine, elle est sur mon chemin de littérature : il faut que je la mette en avant. », ajoute-t-elle.

C’est à l’occasion d’un événement en Guadeloupe qu’elle rencontre par le biais d’un ami, Simone Schwarz-Bart. Elle décrit cette dernière comme étant un « charme ». Léticée-Camboulin est une inconditionnelle de Pluie et vent sur Télumée-Miracle, l’un des chefs-d’œuvre les plus connus de son homologue. Et d’ajouter à propos de ce roman :

« C’est un roman qui m’a beaucoup marquée, qui m’a fait découvrir un type d’écriture avec lequel j’étais très à l’aise et doté d’une profondeur identitaire. La façon dont Schwartz-Bart décrit les femmes, la nature, la relation entre les êtres humains et la nature, qui était vivante dans ce roman : ça m’a marqué. […]

Il y a un passage où elle décrit – je crois que c’est la grand-mère Mancia – qui dit à Télumée : ‘‘Télumée, tu vois, toutes ces cases-là autour de nous, eh bien elles sont reliées entre elles par des fils, des toiles d’araignées’’. En fait, elle décrivait comme si c’était l’internet dans ce roman, avant même que l’internet ne soit. Les relations entre les êtres humains. C’est resté avec moi. D’ailleurs, dans ma façon d’écrire, je suis toujours habitée par l’écriture de Schwarz-Bart, qui m’avait touchée. »

En parlant de littérature antillaise, Marie Léticée-Camboulin a eu un autre livre de chevet caribéen : Gouverneurs de la rosée, de Jacques Roumain, qu’elle décrit comme une « bible de la culture haïtienne ».

Chez Marie Léticée-Camboulin, de la spiritualité à l’écriture, il n’y a qu’un pas

« Je pense qu’on ne se rend pas compte que la vie, c’est en fait un parcours spirituel. Quand je regarde en arrière, je me dis que c’est mon imagination, cette fixation que j’avais de toujours continuer, qui est d’ailleurs pour moi un chemin spirituel, qui m’a aidée à être où je suis aujourd’hui. »

Cette spiritualité semble être un des piliers centraux de la vie de cette femme écrivaine, enseignante, mère de famille et épouse.

Une spiritualité qui s’exprime jusqu’à l’expression de sa créativité et qui nourrit son inspiration, convaincue et fière de ses racines : « C’est mon désir d’être authentique et d’être connectée à mon héritage culturel, ma fierté en la Guadeloupe et en l’Afrique : c’est tout ça qui me motive ainsi que ma spiritualité. »

Elle conclut en exhortant les Caribéens à se « débarrasser de leurs manteaux d’éducation française et européenne ».

Les mots préférés de Marie Léticée-Camboulin

Mots en français

L’écrivaine guadeloupéenne nous confie qu’elle a appris à lire dans son enfance, grâce à la Bible. Elle cite du tac au tac le mot « compassion ». « D’ailleurs, mon nom africain « Fadhili » signifie ‘compassion, gentillesse’. Donc c’est important pour moi la compassion ».

Mots en créole

Le rituel du bonjour trouve grâce auprès des yeux et du cœur de l’écrivaine.

– Bonjou ! (Bonjour)

– Ka ou fè ? (Comment vas-tu ?)

– An la ! (Je suis là, je vais bien)

Elle voit dans le terme « An la » une signification forte : « Je m’enracine dans l’existence. Je suis là, je suis présente. [En d’autres termes], je suis une entité et un esprit. »

Je vous invite vivement à découvrir les deux romans de Marie Léticée-Camboulin, Moun Lakou et Du Haut de l’Autre Bord. Ce billet est la 2e partie d’une série. Retrouvez la première partie de son portrait-entretien ici.

La semaine prochaine, place à un nouveau talent littéraire au féminin de nos territoires caribéens !

Yasmina VICTOR-BIHARY


Retrouvez Marie Léticée-Camboulin sur sa page auteur : https://www.facebook.com/MarieLeticee

(1) Pour en savoir plus sur la Bibliothèque rose, rendez-vous sur ce lien.