Marie Léticée-Camboulin : de la cour Monbruno à l’université centrale de la Floride, portrait d’une écrivaine enracinée (1/2)

Marie Léticée-Camboulin : de la cour Monbruno à l’université centrale de la Floride, portrait d’une écrivaine enracinée (1/2)

⏱️ 7 min

Ce mois-ci sur le blog, on fait honneur aux femmes qui font vivre le paysage littéraire caribéen, à travers une série « Caona Portraits », qui sera poursuivie au-delà du mois de mars. Qu’elles soient autrice, libraire, blogueuse, elles font vivre à leur manière la littérature de notre bassin régional. Cette écrivaine guadeloupéenne, docteure et enseignante expatriée aux États-Unis fait résolument partie de ce paysage.

C’est au détour d’une publication Facebook d’un entrepreneur, mais avant tout Moulien, fier de sa commune, Steve Salim, que j’ai découvert Marie Léticée-Camboulin. C’est le titre de son dernier roman qui m’a attirée : Du Haut de l’Autre Bord (2020), du nom d’une des plages emblématiques de cette commune chère à mon cœur de par mes racines familiales.

Nous sommes en janvier et le souhait de varier les formats sur le blog en 2021 est prégnant. Animée par l’envie de rencontrer cette femme, je lui propose un entretien par visioconférence, ce qu’elle accepte sans hésiter. C’est par un après-midi pluvieux pour moi et une matinée ensoleillée pour elle, que nous nous retrouvons à discuter à bâtons rompus, en dépit d’une connexion douteuse. Qu’à cela ne tienne : cela n’entrave en rien l’enthousiasme et la bonne humeur de nos échanges.

Un nom révélateur

« Akosua Fadhili Afrika », se présente-t-elle d’emblée. « Marie Léticée-Camboulin, c’est mon nom d’esclave ». Elle m’explique que ce changement de nom est dû à une conviction profonde, « celle de ne plus vouloir appartenir à l’Europe » et de se « relier à l’Afrique, d’où mes ancêtres sont sortis ». Le ton est donné, pour celle dont la quête identitaire occupe une place centrale dans l’existence et la carrière.

De la cour Monbruno à l’Université centrale de la Floride

« J’ai quitté la Guadeloupe à l’âge de 19 ans. J’étais dans mon année de terminale. Je me suis dit que je serais beaucoup mieux en France, pour pouvoir être hôtesse de l’air ou secrétaire bilingue. Je m’étais dit qu’en étant en Europe, je pourrais aller visiter l’Angleterre, l’Espagne, comme ça je pourrais facilement parler les deux langues. ».

Frappée par le sort de la prophétie autoréalisatrice, elle rate son bac la première fois. « Le bac ce n’est pas pour moi, ce n’est pas pour les gens qui viennent des lakou (NDLR : « la cour » désigne un quartier d’origine modeste aux Antilles). D’ailleurs, j’avais dit à mes amis : ‘‘Moi j’irai au bac comme une touriste !’’. Parce que je m’étais dit que je n’allais pas réussir. D’ailleurs je ne l’ai pas réussi [la première fois], car je l’avais prédit. »

Encouragée par un collègue dans le magasin d’ameublement où elle gagne sa vie à l’époque, elle décide de repasser le bac en candidat libre. Dans la foulée, elle opte pour un cursus en langues étrangères : « Jai décidé d’apprendre l’anglais, que j’aimais beaucoup. C’est comme ça que j’ai atterri, après trois ans d’études, à Birmingham, pour pratiquer l’anglais dans un cadre d’assistanat. » Dans la « ville aux mille métiers » (1), elle travaille à la Great Barr Primary School, avec des enfants.

Peu après, son université d’origine lui propose la possibilité d’aller aux États-Unis. Elle tombe amoureuse de la Floride : « J’ai aimé le contact avec les étudiants américains et j’ai décidé qu’il fallait que j’y reste. Et pour rester, la meilleure façon c’était de continuer à écrire. Cette année-là j’ai continué à écrire mon DEA – Diplôme d’études approfondies à l’époque – pour l’université de Jussieu. Et j’ai décidé de repasser une seconde maîtrise à l’Université de la Floride du Sud, pour rester aux États-Unis. »

Un horizon des possibles qui poussera la jeune femme qu’elle était à poursuivre jusqu’au doctorat, nécessaire pour « obtenir un poste à temps complet ». Elle obtient les deux avec brio. Elle enseigne désormais le français langue étrangère et la littérature francophone à l’Université centrale de la Floride, depuis maintenant près d’une trentaine d’années.

Porte-étendard de son identité antillaise et afrodescendante

Que ce soit dans sa vie de famille ou dans sa carrière, Marie Léticée-Camboulin met un point d’honneur à vivre et assumer son identité antillaise : « Je suis mariée à un Guadeloupéen et nous vivons ensemble là-bas […]. Nous avons deux enfants, qui sont nés aux États-Unis, que nous avons élevés d’une façon ‘‘antillaise’’. Un mélange de Guadeloupe, Haïti, Caraïbe anglophone et bien sûr, l’Amérique. »

Dans son travail, c’est la Caribéenne qui s’exprime : « J’enseigne le français langue étrangère […] en fait, j’essaie d’introduire la littérature francophone, la littérature caribéenne aux étudiants qui se spécialisent en français. » Et cette férue de la plume de citer en exemple Pluie et vent sur Télumée-Miracle, de Schwarz-Bart : « C’est un roman qui, quand je le présente à mes étudiants américains, ils aiment beaucoup. »

Plus qu’une identité figée, il s’agit pour elle d’une quête, à l’origine d’un ouvrage critique : Education, Assimilation and Identity (2), qui est en réalité le sujet de sa thèse. « Je me suis penchée, à ce moment-là, sur un problème que j’avais noté à la Guadeloupe : un problème d’identité. Une quête identitaire, qui était difficile à atteindre, parce qu’on nous avait modelés dans un moule français, européen. »

Elle analyse alors les livres de lecture de l’époque, qui « 10, 20 ans après, étaient les mêmes que ceux de son époque ». Elle y dénote un déficit de représentation en termes de modèles d’identification et de détails de la vie quotidienne aux Antilles : « Quand on parlait de fruits et de légumes, il y avait seulement la banane et l’ananas […] L’architecture européenne sur les photos d’illustration […] Quand il fallait montrer le climat, c’était la neige, l’automne, le printemps ; pas de carême, pas d’hivernage. Je me souviens que dans ce livre de lecture, j’avais vu une activité pour les enfants. Dans la marge, il y avait deux poupées et on demandait aux enfants de choisir entre les deux poupées, de choisir laquelle leur ressemblait le plus. Il s’avérait que les deux poupées, l’une était blonde, l’autre était brune. »

Un constat amer pour la Guadeloupéenne, qui témoigne sans ambages : « Je fais partie de celles qui ont appris ‘‘que nos ancêtres les Gaulois habitaient des huttes en bois’’. C’était ma première leçon et je ne l’ai jamais oubliée. »

Écrivaine, à l’épreuve de la résilience et du courage

« Je suis écrivaine, c’est un nom que j’ai du mal à adopter dans la mesure où j’ai écrit seulement deux romans. Je me dis que quand j’aurai écrit une dizaine de romans, je serai romancière ! »

Pourtant éditée à deux reprises, autrice d’un ouvrage critique, un parcours intellectuel brillant : si l’on reste en surface, on saisit mal ce qui a pu nourrir de façon substantielle, le syndrome de l’imposteur de cette plume. Un mystère résolu peu à peu lorsqu’elle évoque deux anecdotes qui auraient pu la décourager de poursuivre ses projets littéraires. Marie Léticée conte avec ses mots.

Dans l’enfance…

« Une fois, au primaire, la maîtresse nous avait demandé de raconter une histoire et de parler de quelqu’un qui était important pour nous. Je crois qu’à l’époque, [que] j’avais parlé de mon beau-père.

Je me souviens qu’on a écrit toute la matinée. Après à 11 h, il a fallu partir pour déjeuner. Et la maîtresse nous a permis de continuer à écrire à la maison. Donc à la maison, j’ai continué à écrire cette petite composition. En rentrant l’après-midi, elle a ramassé les compositions en question. Et puis elle nous les a rendues – je ne sais plus si c’était un jour ou deux – plus tard. […] Certains enseignants commencent par rendre le devoir le plus nul et finissent la pile par le devoir le plus excellent.

Moi j’étais une étudiante moyenne. J’aimais beaucoup lire, écrire, mais les mathématiques, le calcul, ce n’était pas pour moi, parce que j’imagine que la prof n’était pas la bonne. Donc la maîtresse est en train de rendre les devoirs. Elle les rend à tout le monde et moi, mon devoir n’est pas encore arrivé. Et ce n’est pas normal pour moi, puisqu’elle avait commencé, je crois, par les plus nuls. (rires) Et moi j’étais [sûre d’être] parmi les 5-6 premiers qu’elle allait nommer. Donc elle passe, elle passe, je me retournais derrière, j’attendais. Elle donne l’avant-dernier devoir. Toujours pas mon nom.

Puis, elle dit : ‘’Ce dernier devoir est un excellent devoir, j’ai beaucoup aimé l’histoire’’. Elle se retourne vers moi et elle me dit [de but en blanc] : ‘’Qui est-ce qui vous a aidée ? Qui est-ce qui t’a aidée à écrire ça ?’’. J’étais sidérée. Déjà je ne comprenais pas que mon devoir soit le meilleur et surtout qu’elle me dise que quelqu’un a écrit mon devoir. Je lui [rétorque] : ‘’Non, madame, j’ai écrit, c’est moi-même qui l’ai écrit, personne ne m’a aidée ! Personne ne peut m’aider, c’est de moi’’. Je crois qu’elle ne m’a pas crue, mais elle m’a quand même donné la note que j’avais méritée, mais je ne m’en rappelle plus. 

C’était une approche de l’écriture où la maîtresse n’avait pas cru en moi. C’était resté en travers de ma gorge. »

Sur les bancs de la fac

Des années plus tard, ses interactions avec une prof indélicate auraient pu définitivement avoir raison de son écriture.

« Je suis à l’Université de Jussieu, ma prof, c’est Madame Geneviève Fabre – je crois qu’elle est morte, donc je peux dire son nom (rires). À l’époque, je crois que j’étais en licence, mais j’avais fait un séjour en Angleterre et je lui envoyais mes travaux par courrier. Quand je rentrais en France, j’allais la voir pour discuter. En fait, j’étais déjà en maîtrise. Alors je me rappelle qu’elle lisait mon travail puis elle m’avait dit : ‘’Mais Léticée, vous ne savez pas écrire !’’, puis elle cochait beaucoup de choses. Alors, c’était la deuxième fois que quelqu’un me disait que je ne savais pas écrire. Et c’était [de nouveau] un enseignant qui me le disait. »

Des remarques qui la touchent profondément, mais qui ne l’empêchent pas d’aller jusqu’au bout, malgré la peur d’être démasquée : « […] Cette angoisse est restée, jusqu’à présent. […] J’ai toujours peur qu’on me découvre. » (rires)

C’est la fin de cette première partie de cet entretien riche. La vulnérabilité, la transparence et l’honnêteté dont fait preuve Marie Léticée-Camboulin, ou Akosua Fadhili Afrika dans ces échanges, sont exemplaires et m’ont beaucoup touchée. Pour lire la suite, rendez-vous en fin de semaine.

Yasmina VICTOR-BIHARY


Crédit photo : Marie Léticée-Camboulin, tous droits réservés. Crédit visuel : Yasmina Victor-Bihary, pour Une féerue des mots.

(1) Birmingham a été surnommée « La ville aux mille métiers » en raison de sa contribution importante à la révolution industrielle du XIXe siècle. https://www.centreforcities.org/blog/what-happened-to-the-city-of-a-thousand-trades-birmingham-from-1901-to-today/

(2) Education, Assimilation and Identity: The Literary Journey of The French Caribbean, Marie Léticée. Disponible ici.