Doris Dumabin, une plume caribéenne prolifique, passionnée et passionnante

Doris Dumabin, une plume caribéenne prolifique, passionnée et passionnante

⏱️ 7 min

Le mois dernier marquait le début sur le blog d’une série : #CaonaPortraits. Consacrée à celles et ceux qui portent la littérature caribéenne avec un honneur aux femmes, d’où le lancement en mars. Qu’elles soient libraire, blogueuse, autrice, entrepreneure… elles ont beaucoup à nous raconter sur leurs coulisses. Doris Dumabin, écrivaine guadeloupéenne, nous ouvre les portes de son univers.

Pas moins d’une heure d’échange a donné naissance à ce portrait-entretien, par une nuit anglaise glaciale de mon côté et un temps radieux dans notre archipel guadeloupéen. Une énergie belle, joyeuse, inspirante a émanée de notre conversation. Doris Dumabin a le verbe généreux et la passion qui transpire de ses mots.

D’une « passion secrète » pour l’écriture à 14 romans publiés

Attachée de presse de formation, Doris Dumabin est assistante d’édition de profession. Elle porte la casquette d’auteure depuis maintenant 10 ans. « Je ne pensais pas du tout que j’allais être auteure. Je ne voulais pas du tout que les gens lisent mes écrits. »

Doris Dumabin noircit en secret des carnets de notes et d’histoires. Le moment de bascule, où elle passe « d’auteure en herbe » à écrivaine, c’est lorsqu’elle relit le manuscrit de ce qui deviendra son premier roman, Kamraal, qui est à ce jour l’une de ses plus belles fiertés.

Un secret partagé tout de même avec sa mère, sa première lectrice et correctrice, une alliée de taille dans son travail d’auteure : « Ma toute première histoire à 12 ans, c’est elle qui avait réécrit. »

Aujourd’hui, elle compte à son actif 14 romans publiés. Elle est de la famille des auteurs dits prolifiques.

« J’ai des idées tout le temps. Je peux rester 2 ans sans écrire, mais quand j’écris, j’écris beaucoup. Il m’est arrivé d’écrire 70 pages en quelques heures. »

Un univers romanesque pluriel et singulier

Doris Dumabin écrit de la science fiction… et de l’érotisme. Deux genres a priori opposés, mais elle laisse libre cours à l’audace et à la liberté de sa plume.

« J’ai toujours écrit de l’érotisme. […] Mes [récits] contiennent à 80 % une histoire d’amour, de la passion. [L’érotisme] fait partie, selon moi, de la vie. Je ne peux concevoir une vie sans amour. »

La jeune femme ne réalise pas au départ qu’elle écrit de l’érotisme. Un jour, c’est un membre de son comité de lecture informel qui lui rapporte : « Le livre est chaud ». Elle assume difficilement, malgré les encouragements appuyés de son cercle d’amis proches. La littérature érotique avait pour elle, au départ, mauvaise presse : « Pour moi, c’est quelque chose qui se lisait entre deux portes et à la gare ». La parution de la saga à succès Cinquante nuances de Grey qui a contribué à démocratiser et sortir de l’ombre ce type de littérature, la convainc. « C’est [une saga] qui a redonné ses lettres de noblesse à la romance érotique ».

Ce sont deux de ses amis les plus proches qui achèvent de la convaincre et le fait aussi, que dans sa famille, « il n’y a pas de tabou ». Quand elle avertit sa mère, qui corrige ses romans, de la présence de scènes érotiques, cette dernière lui rétorque : « Mè timoun, sé mwen ki fè’w » (« Je t’ai donné la vie », en créole guadeloupéen, NDLR).

Concernant la science-fiction, elle puise son inspiration dans les films et les livres fantastiques.

… qui se heurte aux préjugés et aux idées reçues

« Avec la littérature érotique, j’ai une intention idéaliste, joyeuse, pétillante. J’ai eu l’impression au départ que les gens recevaient le fait que j’écrive de la romance érotique de la mauvaise façon. » L’écrivaine guadeloupéenne évoque notamment les raccourcis, la confusion avec la pornographie. Le plus étonnant (ou pas…), c’est que cela tient de l’ignorance : « La majorité des gens qui m’envoient des messages n’ont pas lu mes histoires. »

Elle fait face également au mansplaining (« caractérise l’attitude paternaliste qu’ont certains hommes à l’égard des femmes, persuadés d’être plus éclairés sur un sujet donné, qu’elles connaissent déjà, voire mieux qu’eux »*, NDLR).

« Des hommes m’envoient des messages pour me dire comment je devrais décrire des scènes érotiques ». Des avis non sollicités, « des remarques tendancieuses et très bizarres à mon sens. »

Des messages contrebalancés par une réception positive de la part de certains lecteurs : « C’est super ce que vous faites, il faut des auteurs antillais qui traitent de ce genre de sujets ». Elle évoque d’ailleurs à ce sujet, un compliment marquant : « Je ne savais pas qu’il existait des auteurs de cette dimension », de la part d’un lecteur fan de science-fiction.

Quand la plume permet de grandir

Le travail d’écriture est, comme pour beaucoup, un exutoire pour l’autrice. Mais elle va plus loin en faisant un parallèle avec le développement personnel. Cela se traduit pour elle dans la construction de ses récits et de ses personnages.

« Je décris des personnages, des situations quotidiennes, que je romance pour faire appel aux émotions universelles. » Elle met d’ailleurs un point d’honneur à inclure, représenter, diversifier dans le choix de ses personnages : « [J’écris] avec des gens de toutes les couleurs, des personnages avec des complexes. J’avais envie d’écrire des ‘dépassements de soi' ».

D’ailleurs, elle admet aisément que le personnage principal de son premier roman Kamraal est un « personnage de développement personnel » :

« Je [voulais] créer la meilleure femme au monde. Il [fallait] qu’elle soit parfaite. Il y a beaucoup de ce que j’aimerais être en elle. »

Même certains proches ont intégré et compris son rapport à ses personnages. Elle rapporte à ce sujet une anecdote qui en dit long. Un jour, alors qu’elle traversait des difficultés, son frère, l’oreille attentive, lui suggère : « Pense à ce que Kamraal (personnage principal de son premier roman, NDLR) ferait ».

Avec le temps, elle prend conscience en tant qu’auteure de littérature érotique, de l’existence d’un devoir de responsabilité, même si elle écrit de la fiction.

« Avec la libération du mouvement #MeToo**, je me suis remise en question et j’ai évolué dans ma façon d’écrire. [Désormais] j’écris avec une conscience féminine [plus forte]. Je veille à décrire des jeux sexuels entre adultes consentants ».

Dans les coulisses de l'(auto-)édition

Forte d’une expérience à la fois en auto-édition et de l’édition dite traditionnelle, elle nous offre une comparaison intéressante.

Alors qu’elle est multitâche en auto-édition, elle ne se charge que d’écrire, valider et communiquer avec son éditeur. L’éditeur se charge de tout, alors qu’en auto-édition, elle a endossé toutes les casquettes nécessaires à la création de ses ouvrages. Si elle note la grande liberté que lui offre l’auto-édition, elle souligne également la lourde charge mentale du fait de la solitude.

« Je me souviens que j’avais le trac lors des séances signatures en librairie. […] Je devais démarcher seule les médiathèques, les librairies, me rendre dans les manifestations ». Mais elle reconnaît l’expérience formatrice, notant sans détour : « J’ai beaucoup plus évolué en auto-édition qu’avec un éditeur ».

Elle évoque également la question épineuse de la rémunération :

« Il est clair que j’ai vendu plus de livres en étant éditée par un éditeur traditionnel ».

Mais sans langue de bois, elle dénonce le « rapport non équitable, injuste ». Selon elle, « un auteur devrait toucher 1 € minimum » par livre, étant donné le travail colossal que représente l’écriture. En effet, dans le budget d’une édition dite classique, l’impression absorbe une grande partie des coûts.

L’autrice, « forte tête », assure ne pas avoir de restriction particulière dans l’édition classique : « Mon éditeur accepte relativement bien mes manuscrits ». Elle note toutefois une demande un peu spéciale : celle de « tropicalisation » de ses écrits. Un besoin qui répond d’une part à une optique évidente de marketing du côté édition. Mais d’autre part, à un besoin d’identification des lecteurs, auquel elle répond avec plaisir :

« J’ai réussi à écrire des histoires qui rentrent dans des us et coutumes antillais. J’en suis très fière. Car [j’écris de] la romance qui se passe aux Antilles. […] Bizarrement, les lecteurs voulaient absolument se retrouver dans les livres. »

Montagnes russes émotionnelles et de l’importance de la confiance en soi

Comme tous les créateurs, Doris connaît les moments de doute et ce qu’elle nomme, de manière poétique, le « blues de l’auteur ». Dans ces moments, elle prend le temps de se rappeler les meilleurs compliments de ses lecteurs, pour surmonter le doute et mieux accepter la critique.

Et elle souligne, de facto, l’importance de la confiance en soi quand on écrit.

« Ce n’est pas tant le fond qui importe, quand on a envie d’être auteur, mais l’envie. Celle de faire passer des émotions, envie d’écrire, de rencontrer des gens, de parler à des gens et la confiance en soi. »

Et d’ajouter, pleine de sagesse :

« Si je n’avais pas confiance en moi, jamais je n’aurais pu écrire mes livres. La confiance, ce n’est pas se dire : « Je suis le meilleur », c’est se dire : « Mon livre est assez bien pour être lu ». En gros, c’est donner le meilleur de soi-même ».

En quête d’amélioration permanente, la jeune femme est aussi très à l’écoute de ses lecteurs, qu’elle conjugue à une authenticité palpable. A propos de son premier roman, elle précise :

« J’ai écrit le livre que j’aurais aimé lire, je l’ai écrit pour moi. Je ne me suis pas demandé si les gens allaient aimer. […] [A la suite du retour de mes lecteurs], je commence désormais 99 % de mes récits par un dialogue. »

Trois mots qu’incarne Doris Dumabin

Créativité

Elle a des idées en permanence. « Si j’avais un assistant d’écriture, je crois que je publierais bien plus de livres ». Lorsque je regarde des films, j’en refais souvent les scénarios ». Elle tient d’ailleurs à souligner ses casquettes multiples :

« Je ne m’enferme dans aucune case, je touche à plusieurs milieux artistiques. »

Persévérance confiante

Avec sa mère, sa meilleure alliée et très bonne critique, c’est le bras de fer mais elle lui fait confiance et prend en compte les remarques de cette dernière. Doris souligne d’ailleurs l’importance de la détermination. « Il faut aiguiser sa plume, lire énormément, écrire, réécrire. »

C’est aussi un « apprentissage nécessaire » de savoir surmonter et accepter les critiques. « On va avoir 90 % de personnes qui vont réussir à entrer dans l’histoire et adorer. [Pourtant], on reste focus sur les 10 % restants ».

Empathie

« Je ressens facilement les émotions des autres, je dirais même que je les absorbe. Quand je rentre dans une pièce et que je croise quelqu’un, je peux sentir quand ça ne va pas et je ne le prends pas personnellement. Je vais essayer d’égayer la journée de cette personne ». Une qualité précieuse qui l’aide dans la construction de ses personnages.

J’espère que les coulisses de cette férue de la plume vous inspireront autant que moi ! J’ai adoré la simplicité, la transparence et la générosité des mots de Doris Dumabin. Je la remercie chaleureusement d’avoir accepté mon invitation.

Yasmina VICTOR-BIHARY

* Définition de TV5 Monde, extraite d’un billet écrit par Marion Chastain disponible ici.

** Un article consacré au mouvement #MeToo est à retrouver ici.

Crédit photo : Doris Dumabin, tous droits réservés de l’auteure. Crédit visuel : Yasmina Victor-Bihary pour Une féerue des mots.


Retrouvez Doris Dumabin sur :


J’ai écrit ce portrait en écoutant ce son de cette talentueuse jeune artiste en boucle, cela méritait forcément un partage 😍 :

Envie de poursuivre la lecture ? Découvrez le premier portrait de la série #CaonaPortraits : l’écrivaine Marie Léticée-Camboulin (en deux parties).