Chronique #6 – Queenie : déstigmatiser la santé mentale chez les Caribéens

Chronique #6 – Queenie : déstigmatiser la santé mentale chez les Caribéens

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Cette semaine, j’ai dévoré un roman. Queenie, c’est le premier livre de Candice Carty-Williams, une Caribéenne qui est née et a grandi au Royaume-Uni. C’est assez rare de ma part de ne pas faire de pause dans un livre, et cette fois à raison. Pas d’attente particulière : alors que je finissais un ouvrage, je me suis promenée dans les suggestions d’un vendeur bien connu de la place. Je tombe sur ce roman primé en tant que « Book of the Year » aux British Books Awards en 2020. Carty-Williams est d’ailleurs la première femme noire à l’avoir obtenu. 7623 commentaires, couverture tip-top, résumé attractif, je fonce. Sans regrets : ce fut une jolie découverte. Il porte notamment sur un sujet encore trop tabou dans nos communautés caribéennes : la santé mentale. Billet.

  1. Le contexte : résumé du roman Queenie
  2. La thérapie de Queenie : amorcer un débat et déstigmatiser la santé mentale chez les Caribéens
  3. La thérapie et la santé mentale chez les descendants de population servile
  4. Le mot de la fin

1. Le contexte : résumé du roman Queenie

Queenie est une Britannique de 26 ans, dont les parents sont Jamaïcains. Elle est née et a grandi dans le sud de Londres. D’ailleurs, tout au long de l’ouvrage, les descriptions des lieux sont assez riches et on se situe plutôt bien. Queenie est journaliste au Daily Read, un journal dont le siège est à la capitale. Entourée de ses amies (« Les Corgis »), le livre commence sur une rupture avec son petit ami Tom (Blanc). La précision de sa couleur de peau est importante vu les sujets soulevés.

Ses grands-parents sont des Jamaïcains qui ont conservé leurs traditions et ont émigré à Londres dans les années 60 pour venir travailler. Ils ont deux filles : Maggie et Sylvie, et cette dernière est la mère de Queenie. Maggie a aussi une fille, Diana, dont le rôle est essentiel auprès de Queenie dans la 2e partie de l’ouvrage.

La rupture de Queenie d’avec Tom est un moment fondateur dans l’intrigue, puisque Queenie vit très mal cette fin. Ce sera aussi l’occasion pour elle d’amorcer un cheminement personnel vers la guérison de nombreux traumatismes. En toile de fond, des sujets brûlants du moment : Black Lives Matter, le racisme ordinaire et le colorisme. Ces derniers sujets sont traités subtilement dans les dialogues, mais permettent soit d’ouvrir les yeux, soit de se sentir compris(e).

2. La thérapie de Queenie : amorcer un débat et déstigmatiser la santé mentale chez les Caribéens

J’ai trouvé la 2e partie de l’ouvrage vraiment intéressante. En effet, c’est le moment où Queenie se décide à suivre une thérapie pour apaiser ses démons. Elle verbalise son histoire personnelle et cela sera pour elle un moment salvateur.

L’intérêt de suivre ce cheminement, c’est d’assister au changement d’état d’esprit des grands-parents. Au départ, ces derniers sont réticents, voyant le choix de Queenie de suivre une thérapie presque comme une « trahison », qui jetterait la disgrâce sur la famille.

Au fur et à mesure, la grand-mère mesure les souffrances qu’a pu endurer sa petite-fille. Queenie finit par guérir et ses grands-parents comprennent mieux son choix d’avoir suivi une thérapie.

La vision de la souffrance telle que peuvent la vivre des descendants de Caribéens est très intéressante dans cette histoire. Avec une écriture que je trouve simple et sensible, les dialogues mettent en relief une résilience presque systématique, voire forcée chez les plus âgés. La grand-mère en évoquant son passé, a tendance à beaucoup minimiser ses souffrances et son chagrin.

« Il faut être forte » est une injonction intériorisée. J’ai fait le parallèle avec les femmes de ma lignée, pour qui la force passait aussi par le silence.


Un extrait de leurs échanges :

You know how much pain me carry? My grandmother slammed her hand on the table. ‘You know how much pain I have to tek tru’ my yout’ and my twenties and beyond? You know what my madda, your grandmadda, woulda said if me did tell her ah go seek psychotherapy ? You mus’ be MAD’.

– La grand-mère de Queenie, extrait du roman, traduction libre

Traduction :

« Tu mesures l’ampleur de la douleur que je porte en moi ? Ma grand-mère frappa du poing sur la table. Tu réalises toutes les peines que j’ai dû surmonter pendant ma jeunesse, pendant ma vingtaine et même au-delà ? Tu sais ce que ma mère, ton aïeule diraient si je leur avais dit que j’allais en psychothérapie ? Tu dois être FOLLE. »

– La grand-mère de Queenie, extrait du roman, traduction libre

Ce que j’ai vraiment aimé avec ce roman, c’est le fait que ce ne soit pas un homme qui représente la figure du « sauveur ». Tout l’enjeu est finalement que Queenie se reconstruise, trouve sa voix (et même sa « voie ») et améliore son estime personnelle.

Envie de lire une histoire entre une petite fille et sa mamie ? Rendez-vous ici

3. La thérapie et la santé mentale chez les descendants de populations serviles

En lisant Queenie, j’ai repensé à ce compte Instagram au nom singulier : @decolonizingtherapy. Cela suggérerait l’existence de barrières mentales dues à des conditions économiques, historiques et culturelles vers l’accès à la thérapie.

La thérapie est un secteur de niche bien prisé aux Etats-Unis, tant ces comptes pullulent sur Instagram. J’ai remarqué que la manière de l’aborder était différente par certains psychologues, souvent descendants de populations serviles.

Certains de ces thérapeutes professionnels comme Dr. Mariel Buquè se spécialisent notamment dans les traumatismes intergénérationnels. Ces derniers caractériseraient notamment les descendants d’anciens esclaves ou de travailleurs engagés, ou les descendants de ceux qui ont vécu d’autres événements traumatiques comme l’Holocauste.

En matière de ressources francophones, j’ai trouvé 2 comptes Instagram :

  • @happiness_therapie_fr

Tout au long du roman, le personnage principal est prise de panique et d’anxiété, ce qui est mal compris par son entourage. Un des messages forts de l’auteure je pense est de montrer que demander de l’aide est normal, ce que la protagoniste a du mal à faire au début.

A l’ère du digital et des réseaux sociaux, la santé mentale s’est énormément démocratisée et cela laisse l’espoir qu’un changement générationnel soit à l’œuvre.

Un mot pour la fin

J’ai été surprise de constater dans les nombreux commentaires à quel point ce roman faisait débat. Pour moi le message est limpide et le roman est bien écrit, j’ai adoré. Je pense qu’en raison de mon attachement émotionnel au personnage, j’ai eu du mal à prendre note des imperfections, mais il y en a :

  • Certains personnages sont trop clichés et caricaturaux
  • Le mouvement Black Lives Matter pas assez mis en avant, notamment dans le travail de Queenie en tant que journaliste

Pour les autres critiques, je pense qu’il s’agit d’un cruel manque de sensibilité et d’un reflet des inégalités de genre quand à la façon dont son comportement est jugé. Pour moi c’est une histoire réaliste, sans langue de bois, certes imparfaite mais avec le goût du vrai. C’est un univers agréable, avec quelques dialogues en patois jamaïcain. Difficile quand on a grandi dans une famille caribéenne, de ne pas s’y identifier.

Dans tous les cas, je vous en recommande la lecture si vous êtes anglophone et ne manquez pas les commentaires, tous en anglais, c’est croustillant (haha).

Lire les deux articles consacrés aux plumes caribéennes récompensées : chronique #4 et chronique #5.