Chronique #4 – Les plumes caribéennes à l’épreuve des récompenses (1/2)

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Caribéaniser sa bibliothèque : vœu pieux ou réalisme urgent ? Je cherche depuis quelques années à caribéaniser ma bibliothèque, sujet peut-être tendance mais à juste titre : se sentir représenté(e) ne devrait plus être un problème.

La littérature peut avoir une langue universelle, mais rien ne vaut le fait de pouvoir s’identifier à des personnages de « chez soi ». Rien ne vaut non plus la joie de pouvoir arpenter mentalement les lieux d’une œuvre, tant ils nous sont familiers. Pour ma part, écumer des bibliothèques et des librairies ne me semble pas encore assez, surtout ces derniers temps. Consulter notre ami Google ? Oui, mais par quelle(s) entrée(s) ?

Et puis la « bonne » idée (ou pas, à vous d’en juger chers lecteurs) est venue de l’annonce le 30 novembre prochain du prochain Goncourt. J’ai donc voulu savoir qui étaient les précédents lauréats sortis tout droits de la Caraïbe, honorés des prix littéraires internationaux et français. Partons ensemble en balade historique.

Du premier Goncourt noir…

Imaginez un salon littéraire rempli de gens bien sous tous rapports. Ils festoient et ils mangent, contents d’être là, discutant ça et là de leurs dernières lectures, de leur écriture, de leurs rêves, de leurs espoirs et de leurs déceptions. Une bonne bulle confortable d’entre-soi en somme. Un invité surprise arrive, pas celui qu’on attendait. Il suscite questionnements, curiosité et atermoiements. Cette scène mentale est bel et bien tangible lorsqu’on annonce en 1921 le lauréat du prix Goncourt : il s’agit de René Maran (1887-1960). Ce dernier est un administrateur colonial originaire de la Martinique et auteur de l’ouvrage Batouala. Maran est considéré comme le précurseur de la négritude, fustigé pour sa dénonciation du colonialisme dans la préface de son ouvrage. On retient ainsi de Batouala le premier roman primé qui met en scène des personnages principaux noirs. Détail d’importance dans un contexte d’expositions coloniales à foison.

37 : c’est le nombre d’années qui passèrent avant qu’un auteur caribéen soit de nouveau primé. C’est Edouard Glissant (1928-2011), une plume célèbre de la Martinique qui ouvrit le bal avec La Lézarde (1958), pour lequel il reçut le prix Renaudot.

[La Lézarde] c’est le passage du monde de la légende symbolisée par un monde de montagnes, […] silencieux, sombre, forestier, au monde de la politique, qui est selon moi – selon tout le monde je pense – un monde qui nous est imposé.

Edouard Glissant, interview suite au prix Renaudot, 1958

Le Guadeloupéen Saint-John Perse (de son vrai nom Alexis Léger, 1887-1975) poursuit la ronde avec l’obtention du prix Nobel de littérature en 1960. Vingt ans pile après Glissant, René Depestre (né en 1926) devient le premier lauréat haïtien du Prix Renaudot, pour Hadriana dans tous mes rêves.

…en passant par la cour des Nobel littéraires anglophones…

En 1992, c’est le poète saint-lucien Derek Walcott (1930-2017) qui devient récipiendaire du Prix Nobel de littérature, couronnant une écriture à la fois en créole et en anglais. Neuf ans plus tard, V.S. Naipaul (1932-2018), une plume trinidadienne de renom, est récompensé par ce même prix.

Cassez un vase : l’amour qui en assemble à nouveau les morceaux est plus fort que l’amour qui, lorsqu’il était entier, considérait sa perfection symétrique comme allant de soi.

Derek Walcott, Discours lors de la remise du prix Nobel en 1992

… au Prix Nobel alternatif 2018, les talents littéraires caribéens au féminin.

Je tenais à consacrer ce petit angle à des plumes féminines caribéennes primées en France et à l’international, tant ce palmarès me semble « clairsemé ». Le monde des récompenses littéraires a ses codes… mais tout de même ! Je pense que plusieurs facteurs entrent en compte, dont notamment l’histoire sociale et politique, mais tel n’est pas l’objet. Trêve de détails, entrons dans le vif du sujet.

C’est la Guadeloupéenne Simone Schwarz-Bart (née en 1937) la première autrice caribéenne, qui est récompensée par le Grand prix des lectrices de Elle en 1973 pour son ouvrage phare Pluie et vent sur Télumée-Miracle. En 1994, la romancière Gisèle Pineau (née en 1956), elle aussi guadeloupéenne, est lauréate de ce même prix.

Ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard, que Yanick Lahens, vient elle aussi occuper le banc aux côtés de ses consœurs, pour son roman Bain de lune, pour lequel elle obtient le prix Femina.

Mais c’est véritablement un des chantres de la littérature caribéenne, Maryse Condé écrivaine guadeloupéenne née en 1937, qui défraie la chronique en 2018. Elle obtient le prix Nobel alternatif, prix pour lequel le vote populaire est un critère de taille. Un prix à l’image de son écriture franche et éprise de liberté, à contre-courant des conventions, comme elle le souligne elle-même.


« Un jour, tu verras, moi-aussi je deviendrai un écrivain ». Elle m’a regardé avec un peu de tristesse : « Tu es folle ? Les gens comme nous n’écrivent pas ! » Grâce à ce prix, je réalise qu’elle s’est trompée.

Maryse Condé, discours lors de la remise du prix Nobel alternatif en 2018

Porte d’entrée vers une Caraïbe littéraire

J’espère que cette chronique sera pour vous une porte d’entrée pour vous aussi, vers une « caribéanisation » de votre bibliothèque ou au moins un intérêt pour ces œuvres qui ont façonné et façonnent encore le paysage littéraire caribéen. Il est évident que je ne peux réduire mes lectures à cela, tant j’ai appris de lectures venues d’ailleurs. La démarche est tout autre : diversifier ses lectures, retrouver ses racines pour certains, capter des expériences par un regard différent, singulier pour d’autres.

Il est évident qu’il s’agit d’une liste non exhaustive de pépites et que le prix ne saurait en rien être un gage de l’ensemble des livres qui « valent le coup ».

Sur un registre presque identique : connaissez-vous le vieil adage « Nul n’est prophète en son pays » ? Et si on lui faisait pour une fois une entorse ? La deuxième partie de cette chronique sera consacrée aux lauréats des prix littéraires caribéens ! A la semaine prochaine.

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